n° 18 – 2025
SOMMAIRE du numéro paru en juin 2025 :
Béatrice ALBERTAT, Anne BARBUSSE, Anne BAROUSSE, David BARRANCO, Jean BELLARDY, Diana BELLESSI, Jean-Louis BERNARD, Patrice BLANC, Paul BOCOGNANI, Jacques BONNEFON, Vincent BOUMARD, Michel BOURÇON, Claudine BRAL, Léon BRALDA, Xavier BUFFET, Michel CAPMAL, Stéphane CASENOBE, Georges CATHALO, Édith CHAFER, Gérard CLÉRY, Jean-Claude Albert COIFFARD, Murielle COMPÈRE-DEMARCY, Danièle CORRE, Chantal DANJOU, Camille DAUTREMER, Pierre DHAINAUT, Michel DIAZ, Pierre ESPERBÉ, Suzanne FERRIER, Bernard FOURNIER, Patrick GILLARD, Bernard GRASSET, GUÉNANE, Marie-Christine GUIDON, Nicole HARDOUIN, Marie-Line JACQUET, Elia JALONDE, Ève LERNER, Isabelle LÉVESQUE, Rémi MADAR, Flore NÉLIN, Laurent NOËL, Jean-Pierre OTTE, Béatrice PAILLER, Michel PASSELERGUE, Jacqueline PERSINI, Isabelle PONCET-RIMAUD, Richard ROOS-WEIL, Pierre ROSIN, Sylvie Léa SCOTT, Arta SEITI, Suzanne SEVERA, Frédéric TISON, Monique W. LABIDOIRE.
Œuvres plastiques : Anita BONICI, Danièle CORRE, Laurent NOËL.
Ont fait l’objet de note ou article : Jean-Louis BERNARD, Louis BERTHOLOM, Marilyne BERTONCINI, Olivier DESSIBOURG, Pierre DHAINAUT, Michel DIAZ, Bernard GRASSET, Claude HAZA, Marie-Line JACQUET, Isabelle PONCET-RIMAUD, Germain ROESZ, Myette RONDAY et le quatuor ARNAL, Pierre THIBAUD, Jeanne TSATSOS, Katty VERNY-DUGELAY.
Bon de commande : Bon de commande 2025 diffusion
EXTRAITS
Édith CHAFER
IMPRÉGNATIONS
Métamorphoses
Détours ivres, inattendus,
Les épopées conquises sur le hasard
Traversent la déraison
S’agripper aux métamorphoses
Corrode le sens
L’énigme échafaude
Les mots ajustés aux morsures
Traquer ce qui palpite
Au-dedans des aurores imprévisibles
Le temps empoigne
La ferveur du silence
L’aurore attendra…
L’innocence persiste
Dans l’attente primitive
De dérives insoupçonnées
Tendre les mots qui déchirent
La révolte arrime le sens
L’errance défait les vertiges
L’instant pavoise
Éclosion
Apprivoiser l’horizon
Y enfouir les secrets
Logés
Dans le tragique
D’une proximité arbitraire
Nos voix secouées d’un sens nouveau
Fomentent les hymnes
Qui défient l’innocence
Les rêves arpentent l’inexorable
Ils sédimentent
Les promesses embusquées
Dans les imprécations du vent
Anita BONICI
Les 3 pèlerins – Bronze
Michel BOURÇON
sous le ciel
qui ment éhontément
on ouvre les yeux
comme s’ils pouvaient
contenir le monde
herbes et feuilles
se confessent au vent
on marche en quête
de ce qui pourrait
respirer en nous
tout près d’entendre
le soupir des pierres
tandis que la terre
rêve ses paysages
chaque pas nous menant parfois
au large de nous-mêmes
naufragé de soi
dès que les yeux se posent
on veut dire nommer
mais par la ville
les mots sont engloutis
il y a bien le halo des réverbères
qu’éclairent les pavés luisants
les immeubles plongés dans le sombre
et au-delà l’espace
sans rien sans promesse sans aveu
pas même le jalon d’une étoile
il y a bien en tête
le déroulé d’une pensée en images
un prélude passant du coq à l’âne
un regard plongé dans le vague
jusqu’à l’horizon du for intérieur
mais ce qui l’arrête est au-delà
de ce que l’on pourrait prononcer
on reste alors fixé bouche cousue
sur la lointaine approche d’un rêve
comme si nous allions nous réchauffer
à la chaleur de son feu
et porter sa flamme
en nos cœurs transis
à tire-d’ailes les mots dans l’esprit
sont volés par la rêverie
dans un autre ciel
sous le ciel notre berger
quand la rêverie cesse ils tombent
comme des oiseaux fracassés
reprennent leur essor
dans le véritable ciel
où ils chantent pour ses rêves
que sont les nuages venant annoncer
la douce sonatine d’une pluie d’été
suite dans la revue
¯
Danièle CORRE
Gravure
*
Monique W. LABIDOIRE
L’HORLOGE DU MONDE
Extrait
Mélancolie, ancolie bleue
L’espace pourrait contenir les mots du poème, trouver ses traces dans son archéologie passée effleurer les contours d’un visage de pierre dans la patience et la passion de mettre au jour et sortir des ténèbres un inconnu, esclave ou reine, aux os ornés de bijoux.
Chantier de vies éteintes, le chemin s’ouvre sur le jadis et s’appuie désormais sur des mots de sagesse et la persévérance d’une foi ancienne pactise avec les hommes de bonne volonté. Sous les colonnes du temple les visages prennent la lumière du couchant.
suite dans la revue
Une lecture de Jean-Louis BERNARD
Pierre DHAINAUT
ET POURTANT [1]
L’écriture n’est faite que de mots. Mais c’est de cette limite-là qu’elle tire l’espoir que quelqu’un en saisira l’écho à tout le moins. Avec la conscience que ce qui nous ouvre au champ du monde est cet écho (qui nous renvoie une forme peu à peu atténuée), mais aussi (surtout ?) la résonance, appel qui ne dépend pas que de nous et qui demeure une fois lu le dernier mot. Rien d’étonnant donc que, en ses poèmes, Pierre Dhainaut privilégie le son sur le sens, tout en gardant une trace fossile de ce dernier (ne pas oublier que l’assonance fut la plupart du temps à la source des diverses écritures).
Le poète nous le rappelle : ces mots résonnants parlent de choses qui leur sont antérieures. Il faut donc, et c’est toute la difficulté, réveiller des émotions plus vieilles que le langage, aller chercher le primitif pour s’y enfouir. Et comprendre que, l’appel simple au présent étant impossible dans ces conditions, la mise au jour de l’éternelle présence-absence est une absolue nécessité de la création poétique. Création par laquelle tout se ressemble et rien ne se ressemble.
Les mots interpellent ainsi les choses et les forcent à répondre, pourvu qu’ils sachent les évoquer. Là gît la difficulté (au temps où tu disais « cendre » / tu écrivais « neige »). Et donc, ne jamais se satisfaire des mots, condition essentielle pour que l’écriture vive. Pousser la langue dans ses retranchements, jusqu’à frôler l’inexplicable. Faire dire aux mots ce qui les dépasse, en sachant que tout mot cherche en vain à appréhender l’insaisissable. Et avant tout, avoir une confiance inentamée dans les pouvoirs résurrectionnels du langage. Pierre Dhainaut envoie les mots au sacrifice, en fantassins de la parole, pour que celle-ci puisse demeurer vive. Et chaque mot, infusé d’expérience et de vision, est d’une précision suffisamment redoutable pour entrebâiller paradoxalement pour nous l’accès au mystère. Mystère au sens premier du terme, mais aussi au sens de ceux d’Éleusis, cérémonie initiatique convoquant l’obscur et l’hermétisme.
Parvenu ici, il est possible de tenter d’approfondir le rapport du poète au nocturne. Les nuits sont incomplètes, écrit-il. Elles empêchent des mots comme rémanence (ce qui reste quand le tangible a disparu) de donner sa pleine mesure. Peut-être, à la lumière de ce que nous lisons, palimpseste (le disparu sous ce qui reste) parviendrait-il mieux à trouver sa place… Quoi qu’il en soit, même si les mots ont du mal à trouver leur pleine expression dans la nuit, celle-ci est, mieux que tout, lieu d’initiation et d’épreuves, espace des possibles où l’on peut réinventer toutes les subversions du monde. C’est la nuit que l’on comprend que l’instant est primordial (Demain c’est maintenant). Chez Pierre Dhainaut, la nuit est ainsi espace informe et indéfinissable effaçant les limites, lieu alchimique où se transmuent sans trêve anamnèse et oubli. Il n’est alors pas surprenant que seule la neige (blanc) revienne aussi fréquemment que la nuit (noir) au long des textes.
[1] Arfuyen. 2025.
la suite dans la revue
Frédéric TISON
Poèmes inédits
Une rose mineure n’en est pas moins une rose.
Quand bien même j’aime, je ne sais où je suis…
On se perd soi-même si vite de vue…
Un poème est sur le qui-vive.
Ne me dis pas des mots gentils, sinon je vais tout rêver…
*
Parfois la folie est une barque, ô Amie, la folie est une barque. Toutes les portes sont ouvertes, ô Amie, et qui les pense closes a les yeux baissés. Cette heure n’a de nom que dans ta pensée, ce lieu n’a de circonstance que dans tes membres. Demain sera normal, ô Amie ; mais cette nuit toute abeille possède une fleur, mais cette nuit il y a trop d’océans, mais cette nuit l’océan aspire.
Les glaçons derrière mon front,
Sous mon crâne, ne diront pas
Toute la mer qui se brise.
La première lueur – oh ! première lueur ! –
Fut bleue.
Sur ma bague se reflète le ciel
J’ai accroché une fleur de cuir
Bleu sur le revers de ma veste.
Voici la lettre que tu ne liras pas.
*
Je passe et je danse, je passe –
Et j’ai dansé. Tout était rouge.
Tout était bleu. Je fumais
Dans un couloir. Tout le monde
Ne pensait qu’à soi. Je dansais.
J’avais de l’encre sur les doigts,
Celles de mes peintures où
Ton visage était une éternelle première fois.
Ce mensonge à ma porte…
Chacune de mes larmes le recèle pour
Tenter de le retenir.
Mon front s’est blessé contre un heurtoir.
Tu ne m’as pas vu, tu n’es pas venu.
J’attends tendrement, même si je vais
Bientôt m’éteindre.
Je cours après un fantôme
Je me souviens de ces yeux d’eaux et de feux.
Être maintenu au sein du déséquilibre
Ô funambule !
*
Même les anges perdent leurs ailes.
Et les portes et les fantômes
S’entr’ouvrent au passage des rois
Bleus et noirs.
Je suis le prince écrasé –
Mon corps offusqué par ton corps lointain.
J’eus un beau visage
Que les heures eurent tôt fait d’effacer.
J’allais dans les châteaux qui furent faits
Pour mes pas et mon corps inondé.
Qu’attends-je de ta nuit, qu’attends-je de ton jour ?
.suite dans la revue
Léon BRALDA
DE LAIT CHAUD ET DE PIERRES TAILLÉES
Extrait
À la compositrice Stéphane BOZEC.
Sur les vitres du monde : les embâcles traînant leurs amas de silence aux crues de la mémoire.
C’est un printemps qui fraie derrière les lucarnes. Il tisse son ouvrage aux silhouettes des filles, comme pour annoncer l’imprudente jeunesse.
L’enfant est apparu dans l’entre-creux d’une fenêtre. Angélique figure cousue d’or et de vide, le secret d’une ville s’est offert à la peau de tes songes.
Et ton visage éclaire dans l’épaisseur du jour l’éternité du monde. Ton visage, le long des transparences, insaisissable : chairs tressées d’ombre et d’envie.
suite dans la revue
Laurent NOËL
Claire voix (série Exuvies) – Pastel sur toile
*
Murielle COMPÈRE-DEMARCY
Extrait
Requiem d’une musique
Logos du souffle mystique
Le temps approchait un trou noir
où m’engloutissait l’instant
de ne plus voir
Happée par l’impuissance
de vous retenir
Non les eaux phréatiques
ne seront pas un jour des eaux usées
Tant que je fixerai vos mots
qu’aucun silence n’ira anéantir
Le silence est une note musique
Vous connaître un point d’orgue
dans la nuit absolue du Vivre
dans la nuit absolue du livre de vous
Un enfant une créature
une création née
du respir universel
Vos mots mon inspiration
victorieux de tout anéantissement
Vous l’archer
de ma transcendance
Flore NÉLIN
J’ATTENDS DES MAINS SIRÈNES
Si ce n’est que le vide
j’en reprends une rasade
avec tout le sel
des mers déchaînées.
Mais laisse un sable,
même épars
que mes pas
fouleront.
Et avec une voix
même si ce n’est qu’algue
comme l’onde quand elle luit
et semble mouiller la peau
j’attends qu’un ventre
m’accueille et me reprenne
j’attends qu’une voix
me dore la mémoire
j’attends qu’un corps
redouble ma vie
j’attends que des mains sirènent.
DES VISAGES ET DES PLIS
Déplier ton visage
comme déplier un livre
comme déplier une montagne
comme déplier un plat
c’est libérer le fou
dans le sage
le gauche dans l’habile
le blanc dans le noir
et des plis dans déplie.
Suite dans l revue
Diana BELLESSI
LUCY
No estuve en Afar
pero cuando vi tus huesitos, querida Lucy,
en el museo de Addis Abeba
me hicieron reír y llorar
y te vi, caminando ágil por la foresta
bajo un cielo de diamantes!
Tan pequeña y tan hermosa
con tus veinte años y el bozo suave,
dorado de tu cara, hermanita mía,
hace tres millones de años
cuando empezabas a sonreír y a cantar
por todos nosotros que veníamos
atrás de vos, mi pequeña,
tan remota como lo soy yo misma
frente a estos chicos de diecinueve
aquí en la isla cuando el medioevo
vuelve con sus pestes en masa
y yo te canto, mi Lucy in the sky
with diamonds!
Traduction d’Anne BAROUSSE
LUCY
Je ne suis pas allée à Afar
mais quand j’ai vu tes petits os, chère Lucy,
dans le musée d’Addis Abeba
ils m’ont fait rire et pleurer
et je t’ai vue, marchant agile dans la forêt
sous un ciel de diamants !
Si petite et si belle
avec tes vingt ans et le duvet suave,
doré de ton visage, ma petite sœur,
il y a trois millions d’années
quand tu commençais à sourire et à chanter
pour nous tous qui arrivions
derrière toi, ma petite,
si lointaine comme je le suis moi-même
face à ces enfants de dix-neuf ans
ici sur mon île quand le moyen âge
revient avec ses pestes en masse
et moi je chante pour toi, ma Lucy in the sky
with diamonds !
Michel CAPMAL
HORS SAISON
Rimbaud vivait deux fois plus vite que le commun des mortels. Selon Ernest Delahaye. Plus tard, un soir, au même, : « Je ne m’occupe plus de ça… » Et « ça » ? La poésie … Une périlleuse possibilité d’ouvrir, rétablir, réaccorder.
D’entrouvrir une porte condamnée…
C’est ainsi qu’il est parti pour partir, et encore partir. Au désert. Rimbaud on the road again…
Pourquoi écrire après Rimbaud ? Étant donné qu’il a tout dit. Avec justesse. À très longue portée. Question idiote ?! Question de « convenance historique » …
Il est parti en emportant la clé de la parade sauvage. Elle est au fond du puits. Mais les derniers puisatiers sont en grève illimitée. (Mécontents de leurs subventions.)
Maintenant, les premiers besoins sont le silence, la lenteur, le Harar profond. Ensuite, un détour vers la boutique des objets trouvés. Trouvés gisant et encore murmurant sur la plage. La plage archaïque. Avec eux, à l’oreille, on entend les abîmes du corps de la Terre. Eux ? Des organismes sans organes, erratiques, obstinés. Qui veulent nous confier les ultimes rudiments d’une langue sacrée, perdue, dévastée. Parfois, on entend la voix d’Antonin Artaud. Et sa profération ultime : Pour en finir avec le jugement de Dieu. Voix ensorcelée, ensorcelante, comme quelque part à l’intérieur de nous.
Comme lui, le Temps… Qu’en est-il du temps ? Une frontière-espace qui nous emprisonne et nous protège. Mais c’est en esclaves que nous nous aveuglons sur son déferlement. Pourtant discontinu. L’extrême chemin du vent salubre est toujours là.