Concerto pour marées et silence, revue annuelle

Poésie – 2026 – n° 19

N° ISBN 978-2-9563443-8-4

 

Avec la participation de : 

Éric ALBAN, Claude ALBARÈDE, Béatrice ALBERTAT, Max ALHAU, Jérôme ALIX, Chem ASSAYAG, Anne BARBUSSE, Anne BAROUSSE, Jean-Louis BERNARD, Patrice BLANC, Jean-Paul BOTA, Vincent BOUMARD, Claudine BRAL, Léon BRALDA, Carino BUCCIARELLI, Xavier BUFFET, Michel CAPMAL, Stéphane CASENOBE, Édith CHAFER, Gérard CLÉRY, Jean-Claude Albert COIFFARD, Murielle COMPÈRE-DEMARCY, Danièle CORRE, Camille DAUTREMER, Michel DIAZ, Guillaume DREIDEMIE, Éric DUBOIS, Pierre ESPERBÉ, Odile FELGINE, Bernard FOURNIER, Hafid GAFAÏTI, Patrick GILLARD, Francis GONNET, Bernard GRASSET, Marie-Christine GUIDON, Lucien GUYOT, Denis HAMEL, Élisabeth LAUNAY-DOLET, Gaëtan LECOQ, Béatrice MARCHAL, Jean-Claude MARTIN, Philippe MINOT, Martine MORILLON-CARREAU, Antonio MOYANO, Jean-Pierre OTTE, Myette RONDAY, Richard ROOS-WEIL,  Luc-André SAGNE, Marie-Claude SAN JUAN, Sylvie Léa SCOTT, Arta SEITI,  Jean-Marc THEYTAZ, José Manuel de VASCONCELOS, Martin ZEUGMA.  

Œuvres plastiques : Chem ASSAYAG, Véronique LALOT, Joëlle POSSÉMÉ.

Ont fait l’objet de note ou article : Max ALHAU, Marc-Henri ARFEUX, Anne-Lise BLANCHARD, Carino BUCCIARELLI, Alain CLASTRES, Jacques Marcel FAVRE, Bernard GRASSET, Rébecca GRUEL, Marie-Line JACQUET, Michel PASSELERGUE, Jeanine SALESSE, Marie-Claude SAN JUAN, Jean-Claude TARDIF, Monique W. LABIDOIRE

 

Bon de commande : Bon de commande 2026 diffusion

 

 

Article

de Murielle Compère-Demarcy :

 

Concerto pour marées et silence, revue, Poésie, n° 19 -2026 – Illustr. de couverture : La lampe du jour, Colette KLEIN

 

Il est des exergues qui ne se contentent pas d’introduire un livre mais en donnent d’emblée la tonalité profonde, comme la note tenue d’un diapason avant que ne s’élève l’orchestre. Celui de ce dix-neuvième numéro de Concerto pour marées et silence, revue en est l’illustration éclatante. Placés sous le signe de Romain Rolland — « Si la musique nous est si chère, c’est qu’elle est la parole la plus profonde de l’âme, le cri harmonieux de sa joie et de sa douleur » — les textes réunis par Colette Klein semblent répondre à cet appel venu de l’une des plus hautes conceptions de l’art : celle qui fait de la création un acte de connaissance, de partage et de fraternité humaine.

Avant même que ne retentissent les premiers accords de ce nouveau Concerto, avant que les voix des poètes, écrivains, essayistes et artistes plasticiens ne viennent déployer leurs registres singuliers, quelques vers de Colette Klein s’avancent à la manière d’un avant-dire, d’un seuil grave et lumineux à franchir :

Je vous laisse les mots
les mots qui ne terrassent
ni les armes ni la haine

Ne plus dire

Ne savoir plus dire

Ces mots résonnent longtemps après leur lecture. Ils ne délivrent aucun message univoque et demeurent volontairement ouverts à l’interprétation de chacun. Faut-il y entendre l’aveu d’une lassitude devant la répétition des catastrophes humaines ? L’inquiétude d’une parole qui se découvre parfois démunie face au fracas du monde ? Ou, au contraire, la transmission d’un relais, l’offrande des mots aux autres voix réunies dans cette revue, afin que demeure malgré tout une parole possible là où menacent le silence, la résignation ou l’oubli ?

La force de ces vers tient précisément à cette tension. Les mots n’abattent ni les armes ni la haine ; pourtant ils demeurent. Fragiles et nécessaires. Impuissants peut-être à changer seuls le cours de l’Histoire, mais capables d’empêcher que l’humain ne disparaisse tout à fait sous ses décombres.

Depuis le premier numéro paru en 2008, Colette Klein invite en effet ses lecteurs à écouter derrière « le silence du monde ». Cette formule pourrait résumer à elle seule l’aventure éditoriale qu’elle poursuit depuis près de deux décennies. Car écouter derrière le silence, c’est refuser les évidences assourdissantes, c’est demeurer attentif aux voix discrètes, aux souffles ténus, aux résistances secrètes de l’esprit. C’est aussi maintenir vivante une exigence humaniste qui traverse l’ensemble de son œuvre poétique, romanesque et picturale.

La paix demeure à cet égard l’une des préoccupations majeures de Colette Klein. Non pas une paix abstraite ou décorative, mais une paix sans cesse menacée, interrogée, confrontée aux violences du temps. Cette vigilance rejoint celle d’Albert Camus, dont elle apprécie la lucidité sans concession, son refus des aveuglements idéologiques comme son obstination à préserver l’humain au cœur des tragédies historiques. Elle rejoint également la parole de Léo Ferré, pour qui « le désespoir est une forme supérieure de la critique », formule qui éclaire peut-être aussi ces vers liminaires où l’inquiétude n’exclut jamais entièrement l’espérance. Et comment ne pas songer également à Edgar Morin, disparu en cette fin de mois de mai, immense penseur de la complexité humaine, dont l’œuvre n’a cessé de rappeler que la conscience de nos périls devait aller de pair avec la défense obstinée de notre communauté de destin ?

C’est dans cet horizon intellectuel et sensible que s’inscrit ce numéro 19. Plus d’une cinquantaine d’auteurs y apportent leurs voix, auxquelles répondent les créations de trois artistes plasticiens. Près d’une quinzaine d’écrivains y font également l’objet de notes ou d’articles. Certains contributeurs reviennent comme des compagnons fidèles dont la voix poursuit son chant au fil des années ; d’autres apparaissent pour la première fois et viennent enrichir la partition de nouvelles inflexions, de nouveaux timbres, de nouvelles couleurs. Ainsi le Concerto se renouvelle-t-il sans se renier, semblable à une marée dont chaque retour est à la fois familier et inédit.

À travers ses pages se déploie une véritable polyphonie. Les textes se répondent, se croisent, s’éloignent puis se rejoignent à nouveau, dessinant une géographie sensible où dialoguent mémoire et présent, méditation et révolte, contemplation et engagement. Chaque auteur y apporte sa nuance propre, sa respiration particulière, contribuant à cette vaste partition collective qui fait depuis longtemps l’identité de la revue.

On remarquera également le soin fidèle avec lequel Colette Klein continue d’y faire vivre la mémoire d’artistes et d’écrivains proches disparus en 2025 et 2026. Ces présences ne relèvent pas du simple hommage commémoratif. Elles demeurent actives au sein même de l’ouvrage, comme si leurs voix continuaient de participer au concert général, rappelant que la littérature et l’art savent parfois opposer à l’effacement une forme de permanence fraternelle.

Cette fidélité s’exprime notamment dans l’hommage rendu à Pierre Esperbé, auquel la revue demeure intimement liée. Son titre reprend en effet, avec l’autorisation de l’écrivain, celui de son ouvrage Concerto pour marées et silence, publié en 1974 aux éditions Guy Chambelland. Poète, romancier, nouvelliste, dramaturge, essayiste et animateur radiophonique, Pierre Esperbé demeure ainsi présent au seuil même de chaque numéro, comme une source dont le courant continue d’alimenter l’entreprise collective initiée par Colette Klein.

 

Ce dix-neuvième volume apparaît alors comme un vaste opéra humaniste où la parole devient musique, où les différences de styles et de sensibilités ne s’opposent pas mais composent ensemble une œuvre commune. Les voix s’y répondent au fil de trois mouvements — Moderato, Adagio, Allegro — déployant une myriade de nuances, de registres et d’émotions. Certaines avancent à voix basse, d’autres proclament, d’autres encore interrogent ou méditent. Toutes finissent par se rejoindre dans une même aspiration, qui constitue depuis l’origine la note fondamentale de ce Concerto : l’espérance obstinée d’un monde plus pacifique et plus humain.

À l’heure où tant de discours réduisent la complexité du réel à des oppositions simplistes, Concerto pour marées et silence, revue rappelle la nécessité de l’écoute. Écoute des autres, écoute du langage, écoute du silence lui-même lorsqu’il porte encore une parole à naître.

Et si les mots de Colette Klein placés à l’entrée de ce numéro semblent constater qu’ils ne terrassent ni les armes ni la haine, les quelques centaines de pages qui suivent démontrent pourtant qu’ils continuent d’accomplir autre chose, peut-être tout aussi essentiel : maintenir ouverte, envers et contre tout, la possibilité d’une conscience, d’une mémoire et d’une fraternité. C’est beaucoup. C’est même, en ces temps troublés, une nécessité.

Ce nouveau numéro de Concerto pour marées et silence mérite ainsi d’être lu non seulement pour la qualité et la diversité de ses contributions, mais parce qu’il constitue l’un de ces rares espaces où la poésie, la pensée et l’art continuent de dialoguer librement avec les grandes questions humaines de notre temps. Une revue qui, fidèle à sa vocation première, nous invite une fois encore à écouter « derrière le silence du monde ».

 

© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)

 

Article de Marie-Claude SAN JUAN

 

En couverture une peinture de Colette Klein.

On retrouve la structure musicale construite autour des citations des poèmes de Pierre Esperbé, qui avait offert ce superbe titre de son recueil à la revue de Colette Klein. C’est l’occasion de rappeler que ce livre, Concerto pour marées et silence, fut publié en 1974, éd. Guy Chambelland, et qu’en 2019 (10 ans après sa mort, en commémoration) Colette Klein lui a consacré un ouvrage, Pierre Esperbé : je suis né dans l’infini des êtres (le titre reprend un vers de lui), éd. Pétra.

 

En exergue, Romain Rolland (la musique… « la parole la plus profonde de l’âme »).

Et en avant-signe, un bref poème de Colette Klein (sans signature mais on reconnaît…), expression d’un douloureux engagement éthique :

Je vous laisse les mots

les mots qui ne terrassent

ni les armes ni la haine

 

Donc, trois parties, chacune signalée, en plus des citations de Pierre Esperbé, par des fragments en gras d’auteurs, et une création plastique (photographie ou peinture).
« Moderato ». Trois pages de Pierre Esperbé (p. 9-11), le début de son recueil. Citations :

Mais je suis né dans l’infini des êtres

En pleine solitude des serpentations

D’une foison de lianes

[…]

suis-je translucide au temps ?

[…]
Je respire ma rêverie

La photographie est de Chem Assayag.

« Adagio ». Poème de Pierre Esperbé, extrait (p. 71) :

Je reconnaissais la toile de fond de mon théâtre

[…]

une étendue s’ouvrait devant mon miroir

une étendue de nuées

d’ombre

de pénombre

de formes d’âme

d’échos aussi…

 

Avant l’aquarelle de Joëlle Possémé, des vers d’Éric Chassefière (extrait de L’amour sans fin), interrogation qui convient aux pages proposées (p. 72) :

Le poème sur la page

n’est-il cette disparition même

cette flèche tracée en plein vent

cette profondeur entremêlée d’ici

 

« Allegro ». Pierre Esperbé, poème (p. 137). Extrait :

Quand on passe la tête et les bras dans la camisole étroite de poème

on ne sait quel phantasme vous enfermera au cœur des engrenages du néant

Suit une citation de René Pons (un extrait de Carnet des poussières, 2010) :

Je rêve, en écrivant dans la poussière,

de l’époque où j’étais possesseur de torrents.

J’ai lu la présentation sur la page de l’édition, L’Amourier (envie de le commander, je ne connaissais pas cet ouvrage). J’ai vu qu’il a publié plusieurs livres récemment, dont deux en 2026, à 93 ans : L’Éternité, éd. Le Réalgar, et Lettres à un inconnu, éd. La Voix Domitienne (livre qui en suit deux, même édition : Moments, 2022, Journal retrouvé, 2024). C’est un message d’espoir pour le temps de l’écriture. Je mets ces titres au programme de mes lectures.

L’illustration est une photographie de Véronique Lalot. Je crois voir la couverture d’un livre, avec l’ombre d’un personnage, pages sortant comme d’un gouffre. Ce pourrait être la métaphore de l’écriture, plongée dans les profondeurs de l’être (et de l’inconscient) pour faire émerger du sens.

 

Parcours des TEXTES. CITATIONS (sélection, et un commentaire entre parenthèses)

 

Chem Assayag, prose méditative semi-fictionnelle :

Je suis l’homme labyrinthe qui parcourt les chemins qu’il oublie et les pentes qu’il annule. Je reviens toujours à un point de départ que j’ai sans doute déjà atteint et pourtant qui ne me rappelle rien. […] Peut-être que j’avance inexorablement et que l’illusion du même me berce, songe hypnotique et infidèle. Peut-être.

Richard Roos Weil

« Suites incertaines »

Évite le récit

Imite le roulis de la page

[…]
Même sourdement

Dans une autre langue

Trébucher

 

Jean-Paul Bota

« Ma maison triste »

J’observerai des arbres l’inexistante

Provisoire chevelure

Où leurs feuilles certains soirs seront des

   voyelles

Écrivant quoi au ciel qu’on ne saurait lire,

Toujours effacé par l’averse.

 

Vincent Boumard

« Jointure – la gare aux dix mille passants »

Je décide d’écouter mon souffle pour ne plus craindre le temps. […] Ma psyché est un œil. Persistance rétinienne.

[…]
Vertige en ce lieu effervescent. //

Tandis que je regarde tous ces gens, j’atteste que nous sommes composés des cinq éléments.

(Il perçoit tel être qui est feu, trop, ou bois, ou manque de terre, ou révèle son caractère eau ou air… Je retrouve là des conceptions de l’énergétique chinoise, où d’ailleurs les organes sont aussi associés à un élément. Le sait-il ou est-ce une rêverie intuitive, avec la conscience des liens de l’humain avec la matière ? À qui a trop de rigueur il transmet, dit-il, « de la ferveur ». C’est encore un autre aspect, l’idée d’une connexion. Il parle de « rêve de partage », les éléments étant « aussi lames d’un combat »)

 

Michel Diaz

« Entre l’énigme et l’évidence »

   faudrait-il donc […] t’accommoder de cette strangulante et froide sensation de n’exister toujours qu’à côté de toi-même, d’en être la part éternellemet manquante

[…]

   aussi, dis-tu, tu n’attends ni ne cherches exactement la mort, mais rien qu’une timide paix

[…]

   quelque chose t’attend dont tu ne sais rien

[…]

   un appel à rejoindre un lieu qui peut-être n’existe pas

[…]
   plus tu avanceras dans ton errance, moins tu sauras ce que tu cherches

 […]
   maintenant tu marches interminablement, dans l’espoir de comprendre enfin ce qui se tait, là-bas, dans la parole qui scintille, libérée de la gangue des mots qui la souillent

[…]

   aller à la recherche de soi-même n’est-ce pas quitter un leurre pour un autre leurre, toucher à d’autres rives où s’évanouit tout autant le réel ?

 

Léon Bralda

« Triptyques du temps songé »

On aura concassé les temps heureux

dans l’heure de la conscience

sur un sentier de papier blanc

un fleuve long d’encre et de braise

bordé d’orages vains

 

Michel Capmal

Voici les anges de la nuit en visite

dans les dortoirs d’enfants transfigurés

[…]

Seul un bruissement de pas

sous les ramures après la pluie

en écho avec les miens sur le gravier

[…]

 

Anne Barbusse

               l’orage déréalise les jardins

[…]

puis la pluie sous-tend les absences transitoires et

   nous écrivons sous l’averse, dans le crépuscule

   dessiné par les ciels

[…]

et notre inadéquation qui hurle

suspendue de pluie et brume

[…]

quand notre corps sursignifie sa gloire et sa mort

et que les doigts des arbres explorent le ciel

 

Éric Dubois

Il n’est de vent que la source prise

que dans le commencement des murmures

Il n’est du lait pour la soif

que l’abîme caché dans la lumière

Il n’est de la vie et de la mort

que dans le silence de la pierre

[…]

Faut-il encore contempler l’astre

qui vous fige dans son sillon ?

[…]

Parce que les routes

ne sont pas si fluides que l’eau

 

Myette Ronday

« Toujours notre esprit volatil oscille entre le réel et l’imagerie »

CERTAINS JOURS l’impression

de se réveiller dans le rêve d’un autre

[…]

Assèche la source d’encre qui empêche //

ce qui n’a pas de nom d’apparaître en filigrane.

 

Murielle Compère-Demarcy

Parfois on voudrait que l’oiseau

adoucisse les ronces du sommeil

Qu’il vienne élaguer

les halliers de la veille

Allumer de ses feux

la vigie de bienveillance

[…]

Dans les mâchoires du vent

file            

le cri des oiseaux

De l’étau noir

du vide                                            

s’envole

ce qu’il reste d’espoir

 

Quelques NOTES de LECTURE, et des hommages

 

(Je décale à la fin celle de Luc-André Sagne qui porte sur mon recueil Le Réel est…)

Jean-Marc Theytaz rend compte d’un livre de Jacques Marcel Favre, L’Hirondelle sans bagage, qui traite notamment d’un sujet terrible, enfants atteints par le sida, dont la fillette de 12 ans désignée métaphoriquement dans le titre. La chronique signale que l’auteur est jardinier professionnel. Et il est dit que la mythologie est présente dans ce livre de textes et photographies.

Hommage à Michel Passelergue par Jean-Louis Bernard. Il rappelle la mystérieuse présence, dans son œuvre « de la quête d’une Ophélie réelle et cependant insaisissable (insaisissable parce que réelle ?) », et note l’importance chez lui des thèmes « de l’absence », « de la perte », « du manque ». Je relève une phrase : « Au pays que tu hantes, les brûlures glacent. Nous sommes sur les rivages de l’inouï au sens premier du terme. » Colette Klein complète cet hommage en citant une introduction de Michel Passelergue à un de ses livres (Ophélie encore…). Elle mentionne un aspect intéressant de sa réflexion sur poésie et mathématiques, et cite un extrait d’un article de lui sur ce sujet dont je note un fragment : « le poème est sous-tendu par une science du nombre ». Très intéressant.

Lecture du livre Tibet de l’âme de Marc-Henri Arfeux (Unicité, 2025), par Francis Gonnet. Il rappelle ses trois axes : philosophie, poésie et peinture. Livre dédié à une moniale bouddhiste du Tibet, et donc porté par les références de cette spiritualité. Il nous est expliqué que l’ouvrage rend compte des étapes d’un parcours qui est un « cheminement intérieur » passant aussi par une traversée difficile où affronter des ombres en soi-même, l’inconscient, les émotions négatives. Pour un dépassement vers cette recherche du Soi selon la pensée bouddhiste, cette part de haute conscience dont témoignent les mystiques de toutes les sagesses.

De Bernard Grasset trois livres lus par Jean-Claude Albert Coiffard, dont

Et le vent sur la terre des hommes. Voyage III (2009-2018), Henry/La Rumeur libre.

« Bernard Grasset nous offre des images, des impressions tirées de ses songes. » […] « C’est un voyage en poésie, guidé par les pierres blanches de la mémoire ».

Compte-rendu d’un hommage à Rébecca Gruel, poète et artiste, par Colette Klein. Elle dont il nous est dit qu’elle sentait ses toiles « habitées », ce qui est renvoyé à l’artiste elle-même par Colette Klein : « comme elle, habitée ». Beau compliment…

 

Jean-Louis Bernard a lu deux ouvrages.

À perte de voyage, de Marie-Line Jacquet (Les Lieux-Dits, 2025). À son sujet il parle de « l’humilité » de ses poèmes, précisant : au sens de « humus = terre ». Et dit lire les poèmes « comme une série de plans-séquences cinématographiques ».

Tableau du peu, d’Anne-Lise Blanchard (Ad Solem, 2025). Il mentionne sa « tentative de traverser l’ineffable » et son choix  « d’entrer dans le monde du sacré », en restant disponible « à ce qui survient ».

J’ai recensé l’ouvrage de Jean-Claude Tardif, Les Chemins dérisoires (Pétra, 2024). J’ai mis l’accent sur ce qui dans son écriture inscrit la douleur « de l’insuffisance des procédés humains pour éloigner le tragique ». Dans ce recueil la nature est présente (le végétal, les paysages, les animaux, les couleurs) et les humains, avec du respect, de l’amour, pour les êtres simples, ces « hommes silencieux ». Les poètes sont très présents aussi, et c’est le goût de l’auteur (revuiste et éditeur) pour la mémoire due à ceux qu’il a lus et connus. Profonde humanité.

Très touchée par la recension qu’a faite Luc-André Sagne de mon recueil Le Réel est un poème métaphysique (Unicité, 2022). Il a su voir la volonté d’effacement et su déchiffrer la démarche de « traversée des apparences », la réflexion (en textes et photographies) sur visible et invisible. À travers mon univers de pluie (flaques et reflets…) il explicite ce qu’est le regard dans cette expérience et en quoi c’est une « ascèse ». Luc-André Sagne lit avec la dimension de sa propre démarche d’écriture et de vie. Cette recension suit celles d’auteurs qui, comme lui, m’ont fait ainsi des cadeaux magnifiques.

J’aime recenser les livres des auteurs dont l’écriture compte pour moi et je pense la recension comme un art. Quand on reçoit on se rend compte à quel point c’est important d’offrir cela à autrui. Et voilà ce qui rend les revues de poésie importantes : on découvre beaucoup.

Note, revue Concerto pour marées et silence n°19, 2026.

Marie-Claude San Juan

 

 

Mon introduction de ce numéro de 2026 est brève :

Je vous laisse les mots

les mots qui ne terrassent

ni les armes ni la haine

 

Ne plus dire

 

Ne savoir plus dire

 

Elle fait suite à celle de 2025 :

Un jour d’orages et de guerre – plus précisément au moment de l’invasion de l’Ukraine – j’ai renoncé à écrire de la poésie. J’avais trop parlé de la guerre, trop écrit sur la guerre. L’approche du désastre bouleversait mes convictions ancrées en moi depuis l’adolescence, m’avait fait comprendre que mon combat était vain.

 

La poésie, heureusement, me survivra. Les mots qui hantent ceux que je publie ici me réconfortent sur l’avenir de notre humanité.

 

Des bribes, parfois, affleurent ma conscience, mais ne parviennent pas à naître dans une réalité suffisamment pesante pour me donner l’illusion que je pourrais à nouveau faire semblant de croire à la paix. C’est dire si j’ai besoin de vous, de votre espoir, de vos convictions.

 

Dans ce Concerto, le mot paix existe et je m’en abreuve :

 

Dans la lumière d’or en paix massive du matin traversé (Claudine Bral),

 

Ton incertitude s’y embaume d’une paix intense et précaire (Katty Verny-Dugelay)

 

… pour que se dresse enfin, aux seuils des grands miroirs, un homme pétri de paix et de riches promesses. (Léon Bralda)

 

comment inviter l’univers

à une paix sans oubli

à entretenir un fil de lumière

sans court-circuit

à boire à la mémoire

de ceux qui eurent si soif d’espoir ?

(Guénane).

 

Je m’en abreuve et vous en remercie.

 

Parcours, non exhaustif… dans l’ordre des pages

Extraits de poèmes ou de recensions, quelques citations

 

Les choses restent-elles immobiles dans l’obscur dénoué ?

tu ne peux qu’imaginer

             ce qui se passe quand rien ne se passe

 

Mireille FARGIER-CARUSO

Vivre (2023)

Éditions Bruno Doucey

 

Chem ASSAYAG

 

(…)

L’eau du fleuve, aimantée par son propre destin, sillon déjà tracé, semblait par avance connaître son empreinte et ses fruits ; elle savait qu’elle recouvrirait tout le territoire des pentes et des collines, des bois et des lacs, toutes les géographies des aortes et des battements. Pour cela il lui fallait dévaler le monde avec les larmes d’une joie salée et torrentielle.

Le fleuve se déplaçait en lui, il le sentait. Il fallait simplement le lui dire.

 

Chem ASSAYAG

Apparition – Photographie

 

 

Richard ROOS-WEIL

Impossible de décrire

Ce mouvement

Ce chemin qui monte un peu en retrait

Vers le silence

 

C’est par-delà

Soigner guérir

….

Anne BAROUSSE

 

Sur la plage les silhouettes s’en vont,

le vent les emporte,

la photo les regarde.

Qu’écrivent-elles en noir et blanc ?

Est-ce un regard qui reste seul ?

…..

 

Jean-Paul BOTA

 

Je vivrai là solitaire,

Où j’attendrai que toujours revienne l’automne.

J’observerai des arbres les feuilles s’envoler

comme des étourneaux qui vitupèrent

au crépuscule contre la portière qui claque,

le klaxon x fois récidivé d’un car de ramassage,

Le chien qui aboie dans le hangar

Ou la baraque de tôle     

J’observerai des arbres l’inexistante

Provisoire chevelure

Où leurs feuilles certains soirs seront des voyelles

Écrivant quoi au ciel qu’on ne saurait lire,

Toujours effacé par l’averse.

 

Vincent BOUMARD

 

Sous cette verrière où cavalcade un air mat permettant à chacun d’apposer son ombre ; je décide enfin de rompre ce mouvement interne. Je décide d’écouter mon souffle pour ne plus craindre le temps. Les schèmes qui m’avaient orienté dans une mauvaise direction quittent peu à peu mon corps… Ma psyché est un œil. Persistance rétinienne.

Jean-Claude MARTIN

 

Le soleil, comme une étoile sur le front, me guide dans l’allée. Il est humain, presque frère, console sans humilier. Le vent aussi s’est mis à la tendresse. Bref, ce qu’on appelle une belle journée. Printanière. Où les tourments ont l’air d’être restés cachés dans leur tanière. 

 

Michel DIAZ

faudrait-il donc te résigner à voir le soir descendre sur les ruines du jour, t’accommoder de cette strangulante et froide sensation de n’exister toujours qu’à côté de toi-même, d’en être la part éternellement manquante, ne percevant du monde que ce qu’il veut bien consentir à donner entre deux lames de persienne close ?

 

Martin ZEUGMA

 

dans le feu mourant au bout de la dernière bûche il y a toujours il y a encore

cette petite petite toute petite flamme

qui plie le genou devant un courant d’air

 

et si ma vie tenait à

cette petite petite toute petite flamme

qui plie le genou devant un courant d’air

comme pour s’excuser d’avoir privé l’espoir d’un semblant d’oxygène