La dernière réplique – Sous la Lampe du jour : l’œuvre de Colette Klein

29 juillet 2026 | | |

La dernière réplique
Sous la Lampe du jour : l’œuvre de Colette Klein
 

Article de Murielle Compère-Demarcy

que je remercie vivement :

 
 
Il est des phases qui referment un livre. D’autres, infiniment plus rares, ouvrent une œuvre entière. La dernière phrase de L’Ange des séparations appartient à cette catégorie. Sans en dévoiler ici les mots, on peut dire qu’elle éclaire rétrospectivement toute l’œuvre de Colette Klein — poétique, romanesque, picturale et théâtrale — comme si cette ultime réplique demeurait suspendue après la chute du rideau.
 
Car Colette Klein est aussi comédienne. Et c’est peut-être le théâtre qui offre la plus juste métaphore de son univers. Chez elle, rien ne disparaît tout à fait. Les personnages quittent la scène, les morts s’éloignent, les paysages vacillent, les êtres aimés deviennent absence ; pourtant quelque chose demeure. Non le souvenir, qui fige, ni la nostalgie, qui enferme, mais une présence autrement active : une vibration, une voix, une lumière, un rêve. Ses œuvres ne racontent pas la disparition ; elles organisent les conditions de l’apparition.
 
Cette intuition traverse déjà La Guerre, et après ? Les deux journaux qui s’y répondent — celui du père revenu de captivité et celui de la fille confrontée au deuil — ne dialoguent pas seulement par-delà les générations. Ils font entendre que l’écriture est capable d’accueillir les vivants et les morts dans un même espace de parole. Écrire devient alors moins un geste de mémoire qu’un acte de présence.
 
Cette même dynamique anime L’Ange des séparations. Le titre est révélateur. Ce n’est pas l’ange de la réunion, mais celui des séparations. Or la séparation n’y signifie jamais la rupture définitive ; elle devient le lieu paradoxal où les êtres continuent d’exister autrement. La dernière phrase du roman ne désigne donc pas un reste dérisoire. Elle dit qu’au terme des séparations, lorsque tout semble s’être retiré, subsiste encore une forme fragile et pourtant irréductible de l’être : le rêve d’avoir été. Le rêve n’est pas ici ce qui s’oppose au réel ; il est ce qui subsiste du réel lorsque celui-ci a disparu. C’est peut-être là que se révèle l’un des foyers les plus profonds de toute l’œuvre de Colette Klein. La peinture ne reproduit pas le monde : elle en révèle la trace invisible. La poésie ne ressuscite pas les disparus : elle accueille leur résonance. Le théâtre ne fait pas revivre les absents : il rend de nouveau sensible leur présence. L’art devient alors ce lieu où, suivant la belle intuition de Nerval, les absents ne cessent de hanter le visible, où le rêve prolonge le réel.
 
La peinture poursuit cette quête par d’autres moyens. Elle ne prolonge pas simplement l’écriture : elle en devient l’autre scène. C.K. écrit que peindre consiste à pratiquer une « radiographie du visible ». Cette formule pourrait bien constituer l’un des clefs de son univers artistique. Le peintre ne reproduit pas le monde ; il en révèle l’envers. Sous les paysages lumineux demeurent les charniers de l’Histoire ; sous les couleurs les plus éclatantes affleurent les blessures invisibles ; sous la matière apparaît l’inconscient. Il ne s’agit jamais d’illustrer le réel, mais d’en faire surgir les couches enfouies, les mémoires silencieuses, les images que le temps croyait avoir effacées.
 
Dans cette perspective, « Sous l’enfer » prend une dimension exemplaire. Le titre lui-même est un manifeste. Il ne s’agit pas de représenter l’enfer, mais de regarder sous lui, là où persiste encore une possibilité de lumière. Toute la peinture de Colette Klein procède de cette obstination : chercher, jusque dans le désastre, la braise qui refuse de s’éteindre.
 
Cette lumière trouve peut-être son emblème le plus intime dans son tableau « La Lampe du jour ». Rien de spectaculaire dans cette image. La lampe ne rivalise pas avec le soleil. Elle veille. Elle éclaire sans abolir l’ombre. Elle rend la nuit habitable. Cette lampe n’éclaire pas seulement un espace : elle veille sur une manière d’habiter le monde. Elle devient ainsi la métaphore discrète de toute une œuvre : non pas vaincre les ténèbres, mais empêcher qu’elles aient le dernier mot.
 
Il en va de même de sa poésie. Dans Après la fin du monde, nuages (Requiem), les nuages ne sont pas seulement des figures du passage ; ils deviennent des lieux de métamorphose où les disparus poursuivent leur traversée. Le visible s’ouvre sur l’invisible. Les oiseaux, les paysages, les ciels, les voix composent un immense théâtre d’apparitions où l’Histoire, le deuil, la guerre et l’espérance ne cessent de dialoguer.
 
Enfin, l’aventure de Concerto pour marées et silence, Revue prolonge cette éthique de l’accueil. Colette Klein n’y rassemble pas des auteurs autour d’un programme esthétique ; elle leur ouvre une scène. Écouter « derrière le silence du monde », selon sa belle formule, revient à maintenir vivante une hospitalité de la parole. Les voix des vivants y côtoient celles des disparus ; les arts s’y répondent ; la poésie y devient une forme de veille.
 
Ainsi, la dernière phrase de L’Ange des séparations apparaît comme la réplique ultime d’une œuvre qui n’a jamais cessé de lutter contre l’effacement. Cette phrase ne clôt rien, laissant entrouverte la porte par laquelle continuent d’entrer les êtres, les paysages, les morts, les couleurs et les mots.
 
Le rideau tombe.
 
Mais, dans la salle désormais silencieuse, une lampe demeure allumée.
 
L’art n’empêche ni la guerre, ni la mort, ni les séparations. Il veille seulement à ce que rien de ce qui a véritablement vécu ne disparaisse tout à fait. Alors résonnent les derniers mots de L’Ange des séparations…
 
C’est peut-être cela, au fond, l’œuvre de Colette Klein : non pas raconter la disparition, mais maintenir allumée, jusque dans les heures les plus obscures, cette lampe du jour qui permet encore aux êtres, aux morts, aux paysages et aux mots de continuer à apparaître. Reconnaître les formes secrètes de ce qui continue de rayonner lorsque le rideau est tombé mais que la dernière réplique continue de résonner dans le silence…
 
Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)